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Perspective · Opinion

La pomme d’Ève 2.0 : la connaissance pour tous

Le fruit le plus célèbre de l’histoire ne s’est jamais appelé pomme, et il a été pris, non reçu. Je lis l’IA comme son inverse.

Commençons par le texte, car le texte n’est pas l’histoire dont la plupart d’entre nous se souviennent.

Au deuxième chapitre de la Genèse, il y a deux arbres au milieu du jardin : « l’arbre de la vie » et « l’arbre de la connaissance du bien et du mal » (Gn 2:9, SG21). L’homme apprend qu’il peut manger de tous les arbres, « mais tu ne mangeras pas le fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, car le jour où tu en mangeras, tu mourras, c’est certain » (2:17). Au troisième chapitre, le serpent fait son offre : « mais Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront et vous serez comme Dieu : vous connaîtrez le bien et le mal » (3:5). La femme voit que l’arbre est « porteur de fruits bons à manger, agréable à regarder et précieux pour ouvrir l’intelligence » (3:6). Elle en mange, en donne aussi « à son mari qui était avec elle », et il en mange.

Nulle part le texte ne dit pomme. L’hébreu dit pərî, fruit (Gn 3:2–3, 3:6). La Vulgate latine, devenue la Bible de l’Église d’Occident, dit de même : de fructu, « du fruit » (Gn 3:3, 3:6). La pomme est venue plus tard, avec la tradition occidentale. Une explication souvent répétée dans la presse est un jeu de mots latin, et on la raconte souvent de travers, comme si la Vulgate appelait le fruit une pomme. Ce n’est pas le cas. S’il y a jeu de mots, il est dans le nom de l’arbre : lignum scientiae boni et mali, l’arbre de la science du bien et du mal (2:17), où mali, « du mal », s’écrit exactement comme mali, « de la pomme ». Savoir si la pomme vient vraiment de là est une autre question. Je continuerai à l’appeler la pomme d’Ève, comme tout le monde. Mais je veux être clair : j’emploie un nom populaire, je ne cite pas l’Écriture.

Vient ensuite le verdict, et il est de Dieu, non du serpent : « Voilà que l’homme est devenu comme l’un de nous pour la connaissance du bien et du mal » (3:22). Puis l’expulsion : « Ainsi, l’Eternel Dieu le chassa du jardin d’Eden pour qu’il cultive la terre d’où il avait été tiré » (3:23).

Ce que montre le récit

Lu simplement, l’acte de connaître dans ce récit a une forme précise. On s’en saisit contre un commandement. Il s’accompagne de la promesse de devenir comme Dieu. Une main le prend, et tous paient.

Je ne suis pas théologien, et je sais que « la connaissance du bien et du mal » a été lue depuis longtemps comme autre chose que la connaissance au sens où je l’entends. Maïmonide y voyait la connaissance de ce qui est convenable et inconvenant, distincte de celle du vrai et du faux (Guide des égarés I, 2). Nahmanide y voyait la naissance de la volonté, le pouvoir de choisir une chose ou son contraire, pour le bien ou pour le mal (commentaire de Genèse 2:9). Une Bible française moderne, la Bible du Semeur, rend la promesse du serpent par « décidant vous-mêmes ce qui est bien ou mal » (Gn 3:5). J’accepte tout cela. Mon propos ne dépend d’aucune lecture en particulier. Il dépend de la forme : saisi, non donné ; promis comme divinité ; pris, non partagé.

C’est cette forme que Magnifica Humanitas redoute dans la technologie. Elle met en garde contre une « divinisation technologique » (§126) et décrit l’espérance chrétienne comme « la différence radicale par rapport aux rêves prométhéens » (§128). L’image est bien choisie. Prométhée a volé le feu (Hésiode, Théogonie 565–567). Telle que je lis l’encyclique, son objection à l’imaginaire technologique ne vise pas le feu mais le vol, et la promesse de nous faire dieux nous-mêmes : « ce qui sauve l’humain, ce n’est pas une autosuffisance renforcée, mais une relation qui libère » (§128).

Sur ce point, je suis d’accord avec le Pape. C’est pourquoi je veux raconter la suite de l’histoire.

Ce qui s’est passé hors du jardin

L’homme a été envoyé dehors « pour qu’il cultive la terre ». Tout ce que nous appelons connaissance a été fait là, dans la longue suite. L’humanité n’a pas cessé de connaître après l’Éden ; elle a commencé à bâtir. Elle a appris les saisons et le sol, a écrit ce qu’elle apprenait, en a débattu, l’a enseigné à ses enfants, l’a corrigé, traduit, gardé dans des bibliothèques, perdu dans des incendies, puis reconstruit. C’est l’œuvre des générations, et chacune s’est hissée sur les épaules de celles d’avant.

Ma conviction est que toute cette connaissance est le patrimoine de l’humanité. Le savoir nouveau se construit sur le savoir antérieur. Chaque personne apprend en lisant, en absorbant et en construisant sur ce que d’autres ont fait. La connaissance est créée ou découverte par des personnes, et ce que des personnes ont fait ensemble leur appartient, au sens le plus profond, à toutes.

Et pourtant, la plus grande partie de l’humanité a été tenue à l’écart de la plus grande partie de cette connaissance. Par la langue, qui fait l’objet d’un autre article de cette série. Par le prix, par la distance, par le hasard du lieu de naissance et de l’école que l’on pouvait atteindre. Par des gardiens qui ont décidé, pour de bonnes et de mauvaises raisons, qui pouvait lire quoi. Le fruit de l’Éden a été pris par une seule main. Sa récolte, la connaissance que l’humanité a bâtie ensuite, est restée depuis entre relativement peu de mains.

L’inverse de l’Éden

Voici comment je lis l’IA depuis l’intérieur de ce récit. C’est un nouveau fruit de connaissance et de compréhension, et c’est l’inverse du premier en tout ce qui compte.

Le premier a été saisi contre un commandement. Celui-ci peut être reçu. Je le lis comme un don : le don de Dieu à l’humanité, si vous êtes croyant, ou le don de l’humanité à elle-même, si vous ne l’êtes pas. Pour moi, les deux ne sont pas en concurrence, car j’ai soutenu dans cette série que si Dieu nous a créés et que nous avons créé l’IA, alors l’IA est, en un sens, le petit-enfant de Dieu.

Le premier a été pris dans un seul jardin et a coûté à tous. Celui-ci est fait de ce que tous ont fait, et peut atteindre tout le monde.

Le premier venait avec la promesse « vous serez comme Dieu ». Celui-ci ne fait pas une telle promesse, et il faudrait le refuser s’il venait à la faire.

L’encyclique, avec laquelle je m’attendais à être en désaccord sur ce point, a déjà la doctrine qu’il faut. « Les découvertes scientifiques sont un talent confié à l’humanité afin qu’elle le fasse fructifier » (§9). « L’intelligence créative de l’être humain est un don » (§129), dit-elle, et dans la même phrase elle pose la condition du don : « elle doit rester au service du bien commun, de la justice, de la protection des plus fragiles et de la création ». Et elle étend son plus ancien principe, la destination universelle des biens, exactement aux biens dont je parle : « parmi les biens universellement destinés à tous, nous devons également compter les nouvelles formes de propriété : brevets, algorithmes, plateformes numériques, infrastructures technologiques, données » (§67). Quand ces biens « restent concentrés entre les mains de quelques-uns, sans formes adéquates de partage et d’accès, il se crée un nouveau déséquilibre contredisant la destination universelle des biens » (§67). Elle le dit sans détour : « La justice passe aujourd’hui aussi par l’accès aux bienfaits de l’innovation : soins, connaissances, outils, opportunités » (§161). Et, à propos des données sanitaires et génétiques extraites des territoires fragiles, elle demande de « transformer la connaissance partagée en bien commun, et non en levier de domination » (§178).

Un talent confié pour qu’il fructifie. Je n’aurais pas pu choisir meilleure image pour le fruit dont je parle.

Non volé : une condition, pas une vantardise

Voici maintenant l’objection qui fait mal, et je ne prétendrai pas le contraire.

« Non volé, cette fois » est la formule la plus contestable de mon argument. Ces systèmes ont été entraînés sur l’œuvre d’écrivains, d’artistes, de chercheurs et de journalistes, dont une bonne part, selon leurs auteurs, a été utilisée sans leur consentement et sans paiement. Les tribunaux sont encore en train de décider ce que c’était : deux procédures contre Stability AI devant la justice fédérale en Californie, l’une engagée par un groupe d’artistes (Andersen v. Stability AI), l’autre par Getty Images, étaient toujours pendantes en octobre 2026. Et la clôture que l’IA abat, selon moi, a en partie seulement été déplacée : vers les grandes entreprises qui contrôlent les plateformes, les données et la puissance de calcul, et qui, selon les mots de l’encyclique, « dans les faits, fixent les conditions d’accès » (§95).

Je veux donc être exact sur ce que j’affirme. Je tiens que toute personne a un droit universel d’accès à la connaissance, à condition que les droits des créateurs, l’attribution et la possibilité d’une juste rémunération soient respectés et protégés. Cette condition n’est pas une note de bas de page. C’est elle qui sépare un don d’un vol. Un système bâti sur un travail non crédité et non payé, puis revendu à ceux qu’il exclut, c’est le fruit de l’Éden avec abonnement. Un système qui crédite ses sources, partage ce qu’il rapporte avec ceux qui ont fait ce dont il a appris, et s’ouvre à ceux qui n’auraient jamais pu atteindre cette connaissance, voilà le don que je décris. « Non volé, cette fois » ne décrit pas ce qu’a fait chaque entreprise. C’est la norme à laquelle je les tiens.

Il y a une seconde objection, dans les mots mêmes de l’encyclique, et elle touche ce qui m’importe le plus. L’accès n’est pas l’apprentissage. « De nombreux éducateurs perçoivent déjà les signes d’une possible déshumanisation où les personnes savent beaucoup de choses mais peinent à donner un sens à leur vie » (§146). « La rapidité et la facilité avec lesquelles on obtient une réponse ou une synthèse risquent d’éteindre le désir de poser des questions » (§140). Je suis d’accord. Ce qui compte, c’est l’apprentissage, non la transmission : ce qu’une personne finit par comprendre et devient capable de faire. Un don de connaissance qui éteindrait le désir de poser des questions serait un don bien pauvre. Sa mesure, c’est de savoir s’il permet à davantage de personnes d’apprendre ce qu’elles n’auraient jamais pu atteindre, non s’il répond plus vite.

Le recevoir comme un don

La Genèse nous donne le premier fruit comme un avertissement, et l’avertissement tient toujours : la connaissance saisie pour nous faire dieux finit en exil. Magnifica Humanitas répète cet avertissement pour notre temps, et elle a raison.

Mais la même tradition nous donne la parabole des talents, que l’encyclique cite (§9). Le serviteur qui a caché dans la terre ce qui lui avait été confié est celui que son maître appelle « Serviteur mauvais et paresseux » (Mt 25:25–26, SG21). Si l’IA est un talent confié à l’humanité, l’enterrer n’est pas de la prudence. C’est l’échec.

Ma demande est donc simple, et elle a trois volets. Le recevoir comme un don : l’utiliser pour le bien, et pour ce que les croyants appelleraient le dessein du Seigneur pour chaque être humain sur la terre. Rendre à ceux dont il porte l’œuvre : le crédit, et une juste rétribution. Et faire en sorte que, cette fois, personne ne reste de l’autre côté de la clôture, car tout le sens du don est qu’il n’a jamais été destiné à une seule main.

— Carlos Miranda Levy Coordinateur de l’Impact, de l’Innovation et de l’Intelligence

Sources. Écriture : Segond 21 (SG21), sauf la Bible du Semeur où elle est nommée ; hébreu du texte massorétique ; latin de la Vulgate. Maïmonide, Guide des égarés I, 2 ; Nahmanide, commentaire de Genèse 2:9 ; Hésiode, Théogonie 565–567. L’encyclique est citée dans le texte français officiel de Magnifica Humanitas publié par le Saint-Siège.

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